Aéroport de Schiphol Amsterdam, 1988. Un flot de touristes et d’hommes d’affaires se hâtent en direction des salles d’attente avec sortie vers leurs destinations respectives, croisant celles et ceux qui, après le contrôle des passeports, vont procéder à un dernier achat au magasin hors taxe. Derrière les parois qui canalisent le flot des voyageurs et qui séparent la zone publique de celle interdite au commun des mortels, un Allemand de l’Est de grande taille et de stature athlétique est assis dans la cellule de la sécurité de l’aéroport. Une petite valise posée à côté de lui contient tout ce qu’il possède. La porte de la loge est fermée, mais cela ne signifie pas qu’on va le priver de liberté. Bien au contraire : dans quelques minutes, elle s’ouvrira et son franchissement signifiera, pour lui, l’entrée dans une vie nouvelle.

Steffen Liess (Image : Keystone)
Savoir nager avant de plonger
Reprenons : nous sommes en 1968, quelque part en Inde. Papa Liess, chimiste dans une entreprise est-allemande assez importante, a reçu l’ordre de se rendre dans ce pays et de s’y installer avec sa famille. Là, pour des gens de la République démocratique allemande (RDA), l’été est plutôt brûlant, on l’imagine ! Mais l’eau ne manque pas ! Au cœur d’un été tropical, les camarades de jeu de Steffen s’y délectaient en plongeant tête ou pieds en avant. Trop hasardeux pour le petit, âgé de trois ans à peine et, donc, condamné à regarder. Pour dire vrai, il se sentait le courage de plonger. Mais comment rejoindre la rive, après ?... Cette question sans cesse répétée fut, on peut le dire, à l’origine de sa future carrière de nageur.
Alors que Steffen avait atteint l’âge de huit ans, sa famille fut rappelée au pays. Appliqué de façon systématique en RDA, le système de détection des jeunes talents sportifs ne tarda pas à le repérer, l’estimant doué pour la natation, voire pour l’aviron. On le laissa décider et il choisit la natation, qu’il pratiquait assidument depuis qu’il s’était mis à… plonger en Inde. Cela fait, on lui demanda de rejoindre l’internat de l’école de sport de Halle. « Pour moi, à l’époque, c’était une chance incroyable ! Seuls les 20 meilleurs d’une spécialité sportive par district avaient en effet accès à cette école de sport. » En 1989, le district de Halle comptait 1,7 million d’habitants. Pour Steffen Liess, l’objectif à atteindre fut d’emblée clair : participer, un jour, aux Jeux Olympiques ! « A cette époque, le sport de haut niveau était si fortement ancré dans la société, en RDA, qu’un tel objectif allait quasi de soi… »
S’améliorer, c’est tout ce qui compte…
Mais tout ne fut pas simple pour Steffen, au début, pour se hisser et pour se maintenir parmi les meilleurs, son physique connaissant un développement plutôt lent : « Cela étant j’ai vite compris, à l’époque, que l’évolution était individuelle et que c’était donc elle plutôt que la place que je me devais de mettre au centre de mes préoccupations. » Comme elle s’avéra constante, son amélioration lui servit également de motivation. Bientôt, on le vit pointer parmi les trois meilleurs nageurs de RDA. En 1984, son assiduité à l’entraînement et son extraordinaire volonté de réussir lui permirent de devenir champion de RDA du 400 mètres nage libre !
Phase obscure
Etre sportif de haut niveau signifiait aussi, en RDA, faire partie du « système ». A cette époque, les sportifs d’élite étaient qualifiés de « soldats en survêtement de sport ». La RDA voulait absolument démontrer – dans le domaine du sport également – sa supériorité face à l’Allemagne de l’Ouest. C’était l’objectif suprême. « Ceux et celles qui n’ont pas fait partie du système en place au cours des années 70 à 80 ne peuvent tout simplement pas se faire ne serait-ce qu’une idée de ce qu’il impliquait », précise Steffen Liess. « Tout était organisé jusque dans les moindres détails en vue du succès, et un entraînement quotidien de six ou sept heures était considéré comme normal. » La pression venue d’en bas était énorme et c’est pour lui répondre favorablement que fut progressivement développée l’application méthodique du dopage. « Les sportifs et sportives ne savaient pas exactement de quoi il s’agissait, mais une certaine crainte les habitait… »

(Image : Keystone)
Pour 16 millions de concitoyens, la vie est plus dure !...
Alors que par milliers, les Allemands de l’Est essayaient d’échapper à la machine infernale de la RDA, souvent au risque de leur vie, Steffen Liess était trop bien traité pour envisager d’aller voir ailleurs. « Adulés, les champions de la RDA bénéficiaient d’une grande attention et j’ai moi-même bénéficié d’importants privilèges », explique-t-il en précisant que la vie était moins rose pour ses 16 millions de concitoyens que pour lui. « A l’âge de vingt ans, je possédais déjà un appartement à moi, j’étais en mesure de m’acheter des jeans, je recevais des primes pour mes médailles, j’étais à l’armée pour la forme et je pouvais donc étudier ; petit à petit, j’ai même pu nouer des relations avec d’autres sportifs de pays de l’Ouest… » Un nageur d’Allemagne de l’Ouest serait même parvenu à faire passer « en douce » à l’Est, pour lui, les éléments lui permettant de se fabriquer une planche à voile…
Tout à coup, le désir de fuir…
En dépit de ces amitiés – ou à cause d’elles peut-être – des doutes se sont peu à peu mis à germer, dans l’esprit de Steffen Liess, quant à la justesse du système appliqué en RDA. Une femme suisse, dont il fit la connaissance dans le cadre d’une compétition, a contribué à faire mûrir ce processus. « L’idée de fuir est née et a grandi lentement, dans mon esprit, avant qu’elle ne s’impose avec la force d’un bulldozer ! » Il explique que le fait de ne pouvoir échanger librement ses idées avec d’autres personnes venues d’ailleurs lui devenait de plus en plus insupportable, comme l’avait été la décision de la RDA de boycotter les Jeux Olympiques de 1984. « J’avais une bonne et belle carrière derrière moi, et le jour n’était pas loin où je devrais abandonner définitivement ma tenue de sport pour celle, définitive cette fois, de soldat. Et puis, l’idée de rejoindre mon amie, en Suisse, me taraudait… » En 1988, alors qu’il avait été convoqué pour participer à un camp d’entraînement au Mexique, Steffen Liess fit parvenir un petit mot à ses parents pour les avertir qu’il ne reviendrait pas au pays…
Amsterdam 1988
Aéroport de Schiphol Amsterdam ! Un flot de touristes et d’hommes d’affaires se hâtent en direction des guichets d’enregistrement et des salles d’attente avec sortie vers leurs destinations respectives, croisant celles et ceux qui, après le contrôle des passeports, vont procéder à un dernier achat au magasin hors taxe… A la porte d’embarquement pour le Mexique, 80 athlètes, entraîneurs et coaches de l’équipe de natation de RDA attendent leur correspondance. L’un d’eux manque à l’appel. Il est assis dans une des cellules de la sécurité de l’aéroport. Une petite valise posée à côté de lui contient tout ce qu’il possède. La porte de la loge est fermée, mais cela ne signifie pas qu’on va le priver de liberté. Bien au contraire : dans quelques minutes, elle s’ouvrira et lui donnera accès à une vie nouvelle. Les autorités de l’aéroport, compréhensives, le dissimulent jusqu’à ce que le reste de la délégation se soit envolé. « Un immense sentiment de liberté a alors envahi tout mon être, et je n’ai pas ressenti le moindre regret », dit-il en parlant d’un des moments les plus importants de sa vie.
Nouvelle vie et vieux rêves…
Les autorités de la République fédérale allemande (RFA) n’ont pas tardé à établir un nouveau passeport au nom de ce réfugié venu de RDA. Dès qu’il eut ce document en main, Steffen Liess s’est empressé de rejoindre son amie en Suisse. « Je ne savais pas trop ce que je trouverais à l’Ouest, sinon cette femme avec laquelle j’avais envie d’entamer librement une nouvelle vie… », sourit-il.
Cela fait, au moment de son passage à l’Ouest, une idée de participer aux Jeux Olympiques sous les couleurs de la Suisse trottait déjà dans sa tête. Mais pour cela, il lui fallait avoir un passeport à croix blanche, et il l’obtint trop tard pour que son projet puisse se réaliser. Il mit donc définitivement une… croix sur la natation de compétition, et se lança dans les affaires.
Force irrésistible de la passion
La natation, sa seule vraie passion a pourtant fini par rattraper Steffen Liess. En 2006, pour accéder au poste de chef du sport de performance que lui proposait Swiss Swimming, la fédération suisse de natation, il n’a pas hésité à renoncer à celui de courtier qu’il occupait auprès d’UBS. Cette nouvelle fonction, il l’assume avec la même générosité d’esprit et la même passion qu’autrefois, quand il nageait pour le gain d’une médaille. Quand il enregistre les succès d’un certain nombre de ses nageurs et nageuses, comme celui de Swann Oberson, championne du monde sur 5 km à Shanghai, ou ceux de Dominik Meichtry et de Flori Lang, finalistes aux CM, Steffen en veut plus encore : « Nous avons à cœur de démontrer que nous sommes capables de faire aussi bien que certaines grandes nations… », insiste-t-il. Cela dit, le niveau des exigences émises envers ses nageurs et ses nageuses est, bien sûr, proportionnelle à celui des attentes. « En dépit d’un travail énorme, il leur manque parfois un petit rien pour connaître le succès », poursuit-il. « Or, c’est ce petit rien, justement, qui fait la différence… » En RDA, on n’avait pas le choix : nous étions obligés d’aller jusqu’au bout. En Suisse, ce sont les sportifs et les sportives qui décident en fin de compte. Et c’est bien ainsi, car cela témoigne, par le fait même, de leur niveau de maturité… ».

Steffen Liess avec Dominik Meichtry (Image : Keystone)
Nos sportifs et sportives de haut niveau méritent d’être mieux reconnus !
Les personnes qui connaissent aussi bien que Steffen Liess des systèmes sportifs aussi radicalement opposés que ceux de l’ancienne RDA et de la Suisse d’aujourd’hui sont rares. « C’est le jour et la nuit », explique-t-il. « En RDA, tout était axé vers le succès sportif ; ici, le moindre succès d’ordre économique est plus important. » Là-bas, en ce temps-là, les vainqueurs se voyaient attribuer l’Ordre du Mérite Olympique et voyageaient en première classe… Steffen Liess n’a aucune envie de réveiller ces vieux fantômes, mais une chose est claire à ses yeux : « La Suisse – un si petit pays – n’est pas assez fière de ses sportifs et de ses sportives de haut niveau, qui mériteraient d’être mieux reconnus pour leur engagement et pour leurs succès… »
Rêve ultime
En tant que chef du sport de performance à Swiss Swimming, Steffen Liess va sans doute pouvoir concrétiser – et peu importe si c’est dans une fonction différente – son vieux rêve de participer une fois encore aux Jeux Olympiques ! Mais qui a dit qu’on n’avait jamais fini de rêver dans la vie ? Steffen Liess nourrit un autre projet encore, mais sans trop en parler : écrire un roman ! Pour lui, l’écriture et le sport ont de nombreux points communs : « Dans un bon roman, les fils du récit et les protagonistes doivent converger et être réunis au bon nombre. Et c’est en principe la même chose pour une réussite sportive : tout doit jouer au bon moment et là aussi, on ne connaît pas à l’avance le dénouement ! »