14. juin 2011, manuela.ryter

Le saut en longueur plutôt que le vol sans visibilité – grâce à des guides bénévoles

Avec une confiance totale en son guide, Lukas Hendry s’élance dans le vide pour sauter à plus de six mètres. Il est l’un des meilleurs sauteurs en longueur aveugle du monde. Mais, sans bénévoles pour lui servir d’yeux à l’entraînement et en compétition, sa réussite serait impensable.

Lukas Hendry est droit comme un piquet sur la piste de saut en longueur. Il plie les bras vers l’avant. L’encourageant à voix basse, Romain Thomet, son guide, tourne autour de lui et place dans le bon axe ses pieds, ses hanches, ses épaules et sa tête. Tous ses membres doivent être positionnés très précisément pour que, lorsqu’il s’élancera à pleine vitesse, il courre exactement dans la bonne direction et atterrisse effectivement dans le sable.

Tandis que Lukas Hendry reste figé dans sa position, son guide court vers la fosse de réception, se place au milieu de la piste, puis crie « ta-ta-ta » tout en frappant le rythme dans ses mains. Lukas Hendry se penche en avant, fléchit légèrement les genoux, en position de départ. Puis il s’élance. A fond. Exactement huit doubles pas. Puis il saute. Dans le vide. Avec une confiance totale dans son guide, qui, en cet instant, remplace ses yeux.

Une progression rapide

Lukas Hendry, 32 ans, est aveugle. En raison d’une maladie congénitale, le Fribourgeois de Guin, a toujours souffert d’une très mauvaise vue avant que n’arrive, il y a neuf ans, ce qu’il avait toujours craint : sa vue baissa encore jusqu’à ce qu’il ne voie plus rien. Il a dû alors apprendre à marcher avec une canne. Et à lire en braille. Au centre pour aveugles de Bâle, il a redécouvert par hasard le sport. « Je ne me suis même pas demandé s’il était possible pour un aveugle de faire de l’athlétisme », dit-il. Il a essayé, c’est tout.

Lukas Hendry a bientôt été repéré par le responsable du matériel de l’équipe nationale de l’Association suisse d’athlétisme pour handicapés (ASAH) et a commencé à s’entraîner au club de Guin, le TSV Düdingen, avec des athlètes voyants. « Nous n’avions aucune idée de la manière dont doit s’entraîner un aveugle, nous avons tout simplement improvisé – d’abord sans guide », se remémore Lukas Hendry. Lors de sa première compétition, il se qualifie pour les Championnats d’Europe de 2003. Puis, peu après, pour les Jeux Paralympiques d’Athènes 2004.

 

« Tout est allé très vite », dit Lukas Hendry. Le feu de la passion s’était allumé. Et ses entraînements sont devenus toujours plus professionnels. Avec un bond à 6,01 m, il détient le record de Suisse – celui du monde se situe, dans sa catégorie, à 6,73 m. Outre le saut en longueur, il dispute également le 100 m et le 200 m. Aujourd’hui, lui qui a suivi une formation de maître d’école primaire et qui est père de deux enfants, s’entraîne au moins quatre fois par semaine. En outre, il travaille à temps plein comme assistant pastoral en formation.

Une confiance totale en ses guides

Tout doit parfaitement jouer, et pas seulement sur les plans technique et athlétique pour que Lukas Hendry puisse sauter à un tel niveau. Alors que les athlètes voyants prennent des repères visuels pour prendre appel sur la planche, un sauteur aveugle ne peut compter que sur sa séquence de pas et ses sensations. Et sur son guide.

Plus que tout autre athlète, Lukas Hendry dépend de l’aide des autres. A chaque entraînement, à chaque compétition. Il a trois guides, qui ont pour tâche de le placer dans la bonne position avant de s’élancer, de le guider à l’aide de leurs signaux acoustiques et de lui crier « stop ! » s’il dévie de sa trajectoire. Et qui courent suffisamment vite pour disputer le 100 m à ses côtés, guide et coureur étant reliés par une courte bande. Ce sont aussi eux qui mettent les athlètes aveugles en contact les uns avec les autres lors des compétitions et qui leur racontent et décrivent ce qui se passe autour d’eux.

 

« La qualité la plus importante d’un guide, c’est de pouvoir lui faire confiance », dit Lukas Hendry. Le guide a de grandes responsabilités. La moindre hésitation perturbe l’athlète et la moindre faute peut s’avérer dangereuse. C’est ce qui s’est passé l’année dernière : Romain Thomet, qui ne travaillait avec Lukas Hendry que depuis trois mois, relâcha son attention pendant une seconde lors d’un entraînement en salle et déjà ce dernier s’était violemment écrasé contre le mur plutôt que d’atterrir sur le tapis. Le guide : « Il a sauté en me faisant pleinement confiance mais il a immédiatement senti qu’il n’atterrirait pas là où il devait. » Lukas Hendry, dont la première pensée avait été qu’il avait sauté trop loin, s’en tira avec un pied cassé.

Malgré cela, Lukas Hendry a gardé confiance dans son guide : « C’est un obstacle émotionnel qu’on ne doit pas laisser se dresser. » Mais cela demande du courage. Se mettre en position puis s’élancer dans le noir. Avec la sensation du vent sur son visage et le rythme scandé par le guide dans les oreilles. C’est particulièrement difficile en début de la saison. Ou avec un nouveau guide : « Mon cœur bat alors un peu plus vite », reconnaît Lukas Hendry. Pour arriver à gérer ce stress, Hendry travaille avec la psychologue du sport Romana Feldman.

Le bénévolat par curiosité

Les guides font ce travail à titre bénévole. « J’ai accepté cette fonction par curiosité », explique Romain Thomet, lui-même un athlète actif lorsqu’il était plus jeune. Le jeune homme de 23 ans, qui étudie l’économie à Berne, était fasciné par le fait de se lancer à fond sans rien voir, d’autant que le saut en longueur lui a toujours paru être une discipline très visuelle. Au début, cela a été difficile d’apprendre ce qu’il fallait faire. « Avec le temps, on sent mieux les choses, tout se joue sur les détails ».

Depuis plus d’une année, Romain Thomet retrouve Lukas Hendry pour un à trois entraînements par semaine. Et il y a les compétitions. « C’est très exigeant, mais aussi très intéressant », dit-il. Lui aussi apprend beaucoup. Ainsi, il a réalisé qu’une personne handicapée peut mener une vie normale. Ou que les aveugles jouissent malgré toute d’une grande liberté et que la vie continue en dépit d’événements dramatiques. « On s’engage alors sur une autre voie », juge-t-il. Bref, c’est une expérience très enrichissante.

Lukas Hendry estime à sa juste valeur l’engagement démontré par les guides bénévoles : « Grâce à eux, j’ai le loisir de faire du sport et de m’extraire de mon train-train quotidien ». Il est parfois difficile de trouver des guides adéquats, mais, comme il évolue à un haut niveau, il peut leur offrir en contrepartie de faire partie d’une équipe qui remporte de jolis succès. Et Romain Thomet, dont l’enthousiasme est palpable, de reconnaître que de participer à de grandes manifestations telles que des championnats d’Europe ou du monde est une source de motivation.

Plus facile à faire qu’à dire !

Pour la énième fois, Lukas Hendry prend son élan, saute et atterrit dans le sable. Il est satisfait : 5,8 m – pas mal pour un saut à l’entraînement ! La séance est très calme. Athlète, entraîneur et guide sont très concentrés, on discute, on écoute. On s’entraîne en début de soirée, avant qu’il n’y ait trop de bruit et d’activités sur le terrain. Il y a aussi moins d’athlètes qui risquent de se mettre en travers dans l’ignorance que ce sportif qui s’entraîne est aveugle.

Cette saison, le but est de devenir plus constant. Chaque mouvement, chaque pas, chaque saut doit être effectué comme il faut. « Il doit être totalement confiant pour exprimer son potentiel », explique Beat Bollinger, son entraîneur. Entraîner un aveugle n’a rien d’évident : « Le plus dur est de transmettre correctement mes instructions. Jusqu’à présent, lorsque j’entraînais des personnes voyantes, je montrais comment il fallait faire, ce qui est beaucoup plus facile que de formuler un exercice ou une correction avec des mots. »

Les Jeux Paralympiques de Londres 2012 sont le prochain grand objectif de Lukas Hendry. « Les Paralympiques sont quelque chose de très spécial. Enfant, je rêvais des Jeux Olympiques. Avec mon handicap, ce rêve est devenu réalité. » Et Lukas Hendry semble bien parti pour se qualifier pour ses troisièmes Jeux, après ceux d’Athènes et de Pékin. Ce serait une magnifique réussite, non seulement pour lui, mais aussi pour toute l’équipe qui l’entoure.

 

2011 est l’Année du bénévolat. En sport également, rien ne fonctionnerait sans le travail des bénévoles. Cette série entend présenter le travail réalisé par les bénévoles au sein des clubs et lors de grandes manifestations sportives. Elle constitue aussi l’occasion de les remercier.

 

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