L'ancien coureur de haies Colin Jackson a été l'un des plus brillants spécialistes de l'athlétisme. Il a notamment été deux fois champion du monde quatre fois champion d'Europe, médaillé d'argent aux JO de Séoul en 1988 et il a détenu pendant de nombreuses années le record du monde sur 110 m haies. Aujourd'hui âgé de 44 ans, le Britannique est, entre autres, ambassadeur de «Londres 2012». La semaine passée, il a été l'invité du rendez-vous olympique à Macolin. L'occasion était belle de parler avec lui de son glorieux passé, de l'instinct de gagnant, et de sa visite en Suisse.

Colin Jackson. (Photo: Keystone)
La participation aux Jeux Olympiques est à la fois un rêve et une source de motivation pour tout athlète. Qu'avez-vous à donner à nos sportifs et sportives pour qu'il réussisse à se dépasser lors des JO de Londres 2012 ?
Je leur raconterai entre autres pourquoi j'ai moi-même manqué la médaille d'or aux JO de 1988, alors que je tenais la forme de ma vie. Mais j'étais trop sûr de moi, ce qui m'a rendu quelque peu négligents. Je me suis insuffisamment étiré et je me suis blessé au cours de ma deuxième course d'échauffement. Vingt minutes de mauvaise préparation ont fait que j'ai laissé échapper la victoire, c'est une triste histoire. Les athlètes suisses doivent tirer la leçon de mon erreur pour ne pas vivre la même mésaventure l'été prochain.
Et comment un athlète peut-il se préparer de manière optimale à un événement aussi gigantesque ?
Pour beaucoup, aller aux Jeux Olympiques est la concrétisation d'un grand rêve. Si, en plus, on est considéré comme capable de remporter une médaille, c'est encore mieux. Mais le plus important, bien sûr, est de beaucoup travailler en amont et de croire en soi. Le fait de devoir réaliser une performance exceptionnelle pour son pays est toujours une source de pression très importante, lors des JO. A cet égard, il faut toujours garder en tête que personne ne peut attendre de quelqu'un qu'il donne plus que le meilleur de soi, parce que c'est impossible. Il faut avoir confiance en soi, en sa préparation et, avant tout, en son entourage, qui nous soutient et qui fait tout pour que nous puissions évoluer dans les meilleures conditions possibles.
Vous parlez de la pression qui pèse sur les épaules des sportifs et des sportives aux Jeux Olympiques. Comment faire pour la gérer au mieux ?
Les athlètes ne devraient pas trop s'occuper de savoir quelles sont les attend à leur sujet. On se met la pression soi-même, et on peut donc la gérer, comme je le dis toujours. Tout ce qui compte, ce sont les objectifs que l'on se choisit. Par conséquent, on devrait se focaliser uniquement sur leur réalisation. Il ne faudrait pas non plus trop craindre les critiques parce que, dans le fond, personne n'a le droit d'en faire : quel athlète prendrait le départ d'une compétition dans le but de faire un mauvais résultat ?
Vous êtes un des plus brillants spécialistes de l'athlétisme de tous les temps. Peut-on acquérir une mentalité de vainqueur ou est-ce quelque chose d'inné ?
Je pense que chacun arrive à un point où il doit mener une lutte intérieure et se battre contre soi-même. Et alors, tout dépendra de la capacité que l'on a ou pas à extérioriser ce combat et à reporter sur la compétition l'énergie qui s'en dégage. J'ai toujours aimé la compétition. Mais, dans le même temps, il est important que cette qualité ne devienne pas plus important que tout, au point que cela soit un besoin de chaque instant d'être le meilleur. Parce qu'il faut pouvoir contrôler cet esprit de compétition, le canaliser, afin de réussir à donner le meilleur de soi au moment où cela compte vraiment.
Mais cette qualité, est-elle innée ou acquise ?
A mon avis, l'instinct qui fait que l'on sent quand il faut frapper, et qu'on le fait effectivement, est inné. Chez un athlète de haut niveau, beaucoup se joue au niveau des sensations. Par exemple, je ne me chronométrais jamais à l'entraînement, parce que je savais pertinemment quand j'étais rapide. Mais bien des choses s'apprennent, par exemple la manière d'utiliser au mieux ses qualités pour répondre aux exigences fixées : si je dois régler un problème technique, il ne me sert à rien d'être trop agressif. Il s'agit donc dans une certaine mesure de brider ses instincts naturels et d'en tirer le meilleur profit possible. C'est ce que j'ai si bien réussi à faire tout au long de ma carrière.

Colin Jackson au rendez-vous olympique à Macolin. (Photo: Swiss Olympic)
Selon vous, qu'est-ce qui distingue un athlète exceptionnel d'un très bon athlète ?
Un athlète exceptionnel est une combinaison optimale de talent et de travail. Une part de son talent réside justement dans sa faculté à travailler dur, qui est le fondement de toute performance de premier plan. Parce que seul le travail sans compromis dans la perspective d'un n'objectif donné permet au talent de s'épanouir. On est libre de ses choix, on peut se décider pour une carrière de sportive de haut niveau ou y renoncer. À partir du moment que la décision est prise, il faut se consacrer entièrement à la réalisation de son objectif : le but doit toujours être plus important que les sacrifices auxquels il faut consentir pour l'atteindre.
Vous avez pratiquement tout gagné ce que l'on peut gagner dans votre discipline. Mais vous n'avez pas obtenu le sacre olympique. Regrettez-vous cet échec?
Evidemment que j'aurais aimé ajouter la médaille d'or olympique à ma collection. On aimerait bien avoir tout gagné. Mais je n'ai pas vraiment de regrets. J'ai établi des records, obtenu des titres de champion du monde et la médaille d'argent aux JO. L'un dans l'autre, ce sont des souvenirs fantastiques.
Que ressent-on quand on établit un record du monde ?
C'est un sentiment très difficile à décrire, cela ressemble au plus parfait accomplissement. On travaille dur, on s'entraîne, on s'entraîne, on rêve d'être le meilleur, et puis on bat tous ses concurrents et on réussit un nouveau record du monde. J'avais été à ce point submergé par les émotions, que je voulais les partager avec tout le monde, je voulais que toutes les personnes présentes dans le stade puissent ressentir ce que je ressentais à ce moment là. Pendant une minute, j'ai eu l'impression d'être le petit jeune du quartier qui tout à coup avait écrit une page d'histoire.
Et qu'est-ce qui s'est passé après cette minute ?
Relativement vite, j'ai vécu une sorte de désenchantement, oui, presque un sentiment de tristesse : maintenant que j'avais atteint le plus haut sommet, qu'est-ce qui allait se passer ? Tout à coup, je ne savais plus en fonction de quels buts travailler. Alors, il faut se souvenir qu'il faut d'abord commencer par savourer son exploit avant de se fixer de nouveaux objectifs.
Mais comment se fixer de nouveaux objectifs sportifs lorsque l'on est déjà le plus rapide?
Ce nouvel objectif ne devrait pas forcément consister à courir encore plus vite parce qu'il arrive toujours le moment où l'on a atteint une certaine limite. C'est quelque chose que les jeunes des athlètes ont souvent de la peine à comprendre mais si l'on a constamment pour seul objectif que de devenir encore plus rapide, cela peut être très frustrant. On peut aussi se donner des objectifs plus modestes, par exemple de continuer à bien courir et a remporté des compétitions.
Quel rôle joue l'entourage dans la fixation des objectifs ?
Il n'y a que l'athlète qui puisse définir ses objectifs. Son entraîneur et d'autres personnages de son entourage personnel et professionnel peuvent uniquement contribuer à les poursuivre. Usain Bolt m’a une fois raconté la chose suivante : « les gens veulent que je réussisse tel ou tel temps, mais je pense que je ne pourrais pas descendre en dessous de 9,5’’ sur 100 m. Par contre, je veux à tout prix passer sous les 19 secondes sur 200 m.» Il s'est donc donné un but indépendamment de ce que les autres exigent de lui, et c'est bien ainsi. Parce que sa conviction qu'il veut et qu'il peut atteindre cet objectif le motive plutôt que d'engendrer une pression contre-productive.
Vous êtes entraîneurs, vous écrivez des livres, vous possédez une agence multimédia. Colin Jackson ne peut-il pas rester une fois à ne rien?
Non! Chaque nuit, je dors entre cinq et six heures... Mais le reste du temps, je travaille beaucoup et volontiers. Je ne ressens pas le besoin de participer à la marche du monde, à en faire partie. Je me sens toujours inspiré par quelque chose, et c'est quelque chose que j'apprécie énormément.
Et maintenant, vous qui êtes britanniques, vous venir en Suisse pour soutenir nos athlètes. Du point de vue anglais, est-ce que cela ne fait pas de vous un traître ?
Il est vrai que je me suis brièvement demandé si ce n'était pas un acte anti britannique que d'accepter cette invitation en Suisse. Mais je suis parvenu à la conclusion que ce n'est pas le cas. Le sport est quelque chose de global, et en tant que sportif, et aussi longtemps qu'amateurs de sport, je me réjouis des performances exceptionnelles, peu importe qui les réalise. Alors, si je peux soutenir et inspirer le Swiss Olympic Team, je trouve cela chouette.